Le Monde - 11.08.2019

(Joyce) #1

0123
DIMANCHE 11 ­ LUNDI 12 AOÛT 2019 | 19


« Lire et voir la mer, c’est le principe


même des vacances »


La première est actrice, la seconde metteuse en scène.


Les deux sœurs, enfants de la balle, prennent de l’iode


en intraveineuse à Trouville


Laurent Carpentier

C


lémence Poésy a les yeux translucides et la peau qui
prend la couleur du sable lorsqu’elle a froid. Maëlle, sa
sœur, a l’iris couleur d’oursin et l’énergie du vent quand,
enfin, elle aperçoit la mer. Il fait moche ce jour­là. Et
alors? Elle ouvre grand les poumons, comme si après
tout ce travail accumulé ces dernières semaines – la
création de Sous d’autres cieux, une adaptation de L’Enéide, de Virgile,
pour le Festival d’Avignon –, il lui fallait l’iode en intraveineuse. « Et des
huîtres! », clame­t­elle. Trouville (Calvados), cette échappée vers la mer
qu’on va chercher gare Saint­Lazare, « quand tu n’en peux plus de l’odeur
de Paris » ou des déplacements incessants à la faveur d’un tournage ou
d’une répétition.
La première fois qu’on a entendu parler de Clémence Poésy, elle
était Fleur Delacour, la jeune sorcière française de la saga Harry Potter.
Elle avait 23 ans, c’était en 2005. Elève au Conservatoire, elle avait pris
une année sabbatique et n’y est finalement pas retournée (« Un peu un
regret que de quitter cet espace d’expérimentation. J’aurais eu une autre
vie, ni forcément mieux ni moins bien, juste autre »). 36 ans, vingt­cinq
films à son actif, un tournage à peine terminé en Estonie sous la direc­
tion de Christopher Nolan et cet été, la voici Elena dans un Oncle Vania
monté en anglais, à Bath, par un Rupert Everett qui joue également le
rôle­titre.
Maëlle Poésy, sa cadette de deux ans, comédienne précoce elle
aussi, longtemps attirée par l’univers de la danse, a littéralement ex­
plosé comme metteuse en scène en 2016 : « Une conjonction mira­
culeuse », se défend la jeune femme formée au Théâtre national de
Strasbourg (TNS) qui, cette année­là, présentait trois pièces dont une au
Français et une au Festival d’Avignon. Comme aujourd’hui, outre
Avignon, elle joue cet été à Lisbonne et présentera au printemps à la
Comédie­Française 7 minutes, de Stefano Massini.
Deux enfants de la balle marchant face au vent, tout au bonheur


  • « trop rare ces temps­ci » – de se retrouver. Sur la plage, c’est Clémence
    qui a choisi l’emplacement. A distance visible d’une grande bâtisse bour­
    geoise, un ancien hôtel, Les Roches noires, où Marguerite Duras venait
    autrefois écrire. « Regarder la mer, c’est regarder le tout », disait l’écrivaine.
    Le crachin humecte les planches quasi désertes. Les cabines de
    bain somnolent. Mais mettez les deux sœurs sur une plage, et tout de­
    vient jeu. Une sororité qui les fait s’emparer des seaux et des épuisettes
    comme si elles avaient 10 ans. « On a énormément joué ensemble dans
    notre chambre d’enfant », plaident­elles.
    Jouer, pour les deux enfants, c’était s’inventer des histoires et
    les mettre en scène. Entre elles. « Les autres enfants jouaient mal et
    trouvaient que Maëlle, qui les dirigeait, les maltraitait... », explique
    Clémence. Maëlle rougit, en convient, affirme qu’elle n’est pas ainsi.
    Tout le monde rigole. Le vent emporte les paroles. Jouer, c’était être
    Claudia Cardinale dans Le Guépard. (« Magnifique, une princesse, avec
    les robes de notre mère »), ou Cyd Charisse dans Tous en scène. Maëlle
    mime les longs gants noirs qu’on retire. C’était réinventer Drôle de
    drame, Certains l’aiment chaud, ou Les Enfants du paradis – Clémence, si
    elle était née garçon, ne devait­elle pas s’appeler Baptiste, comme Jean­
    Louis Barrault dans le film?
    Les deux sœurs ont grandi à La Butte­Rouge, à Châtenay­Malabry
    (Hauts­de­Seine). Le père, Etienne Guichard, avait débarqué de sa


Drôme agricole pour rejoindre la troupe du Théâtre du Campagnol, qui
avait élu domicile dans l’ancienne Piscine. Ladite compagnie travaillant
aussi avec les écoles et collèges, il y rencontra Dan, professeure de fran­
çais, grande amoureuse des livres devant l’Eternel. « On a grandi dans
les pattes du Campagnol, se souvient Maëlle. Et baigné dans le “raconter
des histoires c’est le truc le plus important dans la vie”. Même si la fin du
lycée fut un moment d’errance absolue, la question de savoir dans quoi
on s’inscrirait dans la vie ne se posa pas très longtemps. »
Une mère qui aime leur lire des histoires (« De quoi faire tra­
vailler l’imaginaire »), un père qui les entraîne dans ses aventures scé­
niques avec sa propre compagnie, le bien nommé Théâtre du Sable...
Pas de télévision, des cassettes VHS regardées en boucle, une scolari­
sation à La Source, école à la pédagogie alternative de Meudon, et le
bac à l’Ecole alsacienne de Paris. Chaque été, la famille prend la route
du Finistère­Sud. Direction : cap Coz. « On trouve là­bas une lumière
magnifique, soupire Maëlle. Et cet endroit a été le témoin de tant de
grands moments de notre vie. »
Cap Coz, disent­elles, c’est l’odeur du café – « l’odeur des vacan­
ces » – que prépare le père et que Maëlle avale encore aujourd’hui tasse
après tasse... C’est une photo à vélo d’elles deux sur la plage... C’est une
compilation de Gainsbourg à la couverture bleue que le père passait en
boucle... Ce sont des gants en dentelle offerts par Marie­Berthe – Marie­
Berthe Bornens, une amie des parents, actrice au Campagnol – « une
femme magnifique, avec une voix extraordinaire », et qui les avait
conduits là, sur cette langue de sable de la baie de Concarneau où encore
aujourd’hui, leurs parents continuent de louer de petites maisons. Et
puis cap Coz, ce sont les livres. « Lire et voir la mer, c’est le principe même
des vacances », remarque Maëlle. « La dernière fois, je n’avais emporté que
des mauvais livres : cela a tout foutu en l’air », grimace Clémence en
chassant un pigeon : « Ma parole, ils m’en veulent! On a ramené tous les
pigeons de Paris ou quoi? On n’est pas censé voir des mouettes par ici? »
Depuis quelque temps, comme sa sœur, Clémence Poésy
s’aventure dans l’écriture. Trois courts­métrages déjà à son actif, coé­
crits avec le scénariste et réalisateur Eric Forestier. On sourit : Maëlle
aussi écrit à quatre mains, quasi systématiquement avec le dramaturge
Kevin Keiss, issu comme elle du TNS. « Concevoir à deux est un jeu de
ping­pong formidable. Je crois que cela m’ennuierait d’écrire seule », ex­
plique cette dernière. Mais à regarder les deux sœurs écrire ensemble
une histoire dans le sable – elles ont entrepris d’incruster les murs de
leur château de coquillages, tout comme la chaumière de Cornouailles
où Fleur Delacour a élu domicile, dans Harry Potter –, on se demande si
ce n’est pas tout bêtement le couple qu’elles formaient dans l’enfance
qu’elles reproduisent aujourd’hui en écrivant avec d’autres.
Maëlle Poésy sourit de cette psychanalyse à deux balles, se
frotte la lèvre inférieure avec le pouce, vieille habitude (« Comme
Belmondo dans A bout de souffle ») qui, avec le temps, ronge la pre­
mière articulation de ses pouces comme la mer creuse le sable :
« C’est juste, dit­elle, que des parenthèses comme celle­ci, moments de
non­productivité, on ne se rend pas compte à quel point c’est un luxe. »

Le musée du


tire-bouchon,


ça vous dit?


Nicolas Santolaria

R


ythmées par les circonvolutions d’un
ventilateur bon marché, les vacances ser­
vent généralement de cadre à une lutte
sans merci entre deux clans irréconciliables :
d’un côté, les adeptes (souvent bronzés) du far­
niente ; de l’autre, les obsédés (plutôt hâves) de
la suractivité estivale. Pendant que les uns ca­
notent paisiblement sur leur tranche de pastè­
que gonflable, les autres sont, dès leur arrivée
sur zone, tartinés de crème solaire indice 50 et
calés au comptoir de l’office du tourisme pour
faire le plein de prospectus (« L’activité peinture
sur bigorneaux, c’est à partir de quelle heure? »).
Cette césure dans le corps social est
presque aussi profonde que celle qui sépare les
inconditionnels du slip de bain des accros au
caleçon. D’après une étude Harris Interactive
datant de juin 2017, les forces en présence se ré­
partissent comme suit : en vacances, 61 % des
Français préfèrent ne rien faire, contre 38 % qui
privilégient le fait d’être constamment occupés.
Corollaire de ces postures, 60 % improvisent, là
où 39 % planifient. Le problème, c’est lorsque
ces deux tribus aux aspirations divergentes
partagent des vacances. Se produit alors un
phénomène étrange : plutôt que de s’occuper de
ses affaires, chaque camp se mobilise pour faire
converger l’autre vers sa vision des choses.
Après avoir mollement feuilleté La
Dernière Etape, d’Alfred Azkabade (Hugo Sport,
286 p., 7,50 €), l’excellent polar qui a remporté le
Prix littéraire des campings 2019, vous laissez
ostensiblement choir le livre aux pieds du tran­
sat et entamez, sur les coups de 11 h 30, une
sieste démonstrative que l’on peut envisager
comme un prolongement cotonneux de votre
grasse matinée. Votre sentiment d’ataraxie
est néanmoins troublé par les cris énergiques
de vos amis, qui
viennent d’entamer
dans la piscine une
session d’aquagym,
sur fond de reggae­
ton. « Allez, on con­
tracte les fessiers! »,
hurle le toxico du
renforcement mus­
culaire. Alors que
vous ne lui avez
rien demandé, il
vient, ruisselant
d’un mélange d’eau
chlorée et de trans­
piration, vous hale­
ter ses justifications
à l’oreille : « Tu sais,
je ne veux surtout
pas perdre le rythme
de l’année. Je me suis
inscrit en septembre
à la Spartan Race! »,
« Mmmmh », mar­
monnez­vous, dans
un semi­coma que
le chant des cigales transforme peu à peu en
symphonique hallucinatoire.
Au moment du déjeuner, alors que
vous vous contenteriez bien d’une tomate à
croque­au­sel et d’une tranche de rôti sous
vide, vos amis ont entrepris en sifflotant de
réaliser un « plat de la région ». La perspective
d’avoir à peler tous ces légumes de saison réac­
tive en vous la phobie cauchemardesque des
devoirs de vacances. A chaque étape de la pré­
paration, vos amis prennent des photos qu’ils
postent sur Instagram, vous donnant l’impres­
sion d’être devenu malgré vous le figurant
d’une saga de l’été intitulée « L’hédonisme mis
à nu par ses assassins mêmes ».
« Bon, cet après­midi, on va visiter une
vieille citadelle Vauban. On t’a pris une place! »,
vous annonce­t­on, au moment du dessert.
Alors que vous rêviez de vous reposer au frais
en regardant le Tour, l’idée que l’on veuille à
toute force vous obliger à réussir vos vacances
vous fait l’effet insupportable d’un viol psychi­
que. Pour marquer votre désapprobation, vous
faites savoir que l’architecture militaire est
« médicalement contre­indiquée » à l’ancien ré­
formé P4 que vous êtes. Et, posant un geste
fort, vous décidez de ne pas lever le petit doigt
au moment de débarrasser la table, préférant
vous concentrer sur votre sculpture hommage
à Marcel Duchamp en peau de Babybel.

Dernier épisode « Tiens, ton fils boit du Coca
à table »

Alors qu’on vous


propose la visite


d’une citadelle


Vauban, vous


faites savoir


que l’architecture


militaire est


« médicalement


contre-indiquée »


à l’ancien réformé


P4 que vous êtes


LA PLAYLIST
DE CLÉMENCE P OÉSY

> UN LIVRE
POUR LA PLAGE
« De si jolies ruines », de
Jess Walter (10/18, 2015)

> UN FILM (OU SÉRIE)
POUR LA SIESTE
La série « Barry » (OCS)

> UN APÉRO
POUR LA FRAÎCHE
Prosecco

LA PLAYLIST
DE MAËLLE P OÉSY

> UN LIVRE
POUR LA PLAGE
« Swing Time », de Zadie
Smith (Gallimard, 2018)

> UN FILM (OU SÉRIE)
POUR LA SIESTE
La série « Black Mirror »
(Netflix)

> UN APÉRO
POUR LA FRAÎCHE
Un spritz « pour imaginer
qu’on est en Italie même
quand on n’y est pas »

Clémence et Maëlle Poésy, à Trouville (Calvados), le 5 juin. FLORENCE BROCHOIRE POUR « LE MONDE »

UN CHÂTEAU DE SABLE AVEC...


CLÉMENCE ET MAËLLE POÉSY


LES  EMBROUILLES  EN  VACANCES  4 | 5


L’ÉTÉ DE L’ÉPOQUE

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