Le Monde - 22.02.2020

(John Hannent) #1

0123
SAMEDI 22 FÉVRIER 2020 international| 3


la fondation Amedeu Antonio, spécialisée
dans la lutte contre le racisme et l’antisémi­
tisme. Le chercheur fait ici référence aux
meurtres de neuf immigrés et d’une poli­
cière allemande commis dans les années
2000 par le groupuscule néonazi NSU, le
tout avec d’évidentes complicités au sein
des services de police et de renseignement.
« Les responsables directs de ces crimes ont
été jugés, mais la justice n’est pas allée au­
delà : elle n’a pas fait la lumière sur les sou­
tiens dont ils ont bénéficié au sein des servi­
ces », explique M. Rathje.
Porte de Brandebourg, jeudi soir, beau­
coup de ceux qui se sont rassemblés pour
rendre hommage aux victimes de la tuerie
de Hanau étaient du même avis. « Depuis
l’affaire de la NSU, on sait très bien qu’il y a
un vrai problème de racisme dans la police »,
confiait Nicolas Tauber, étudiant en biolo­
gie. « J’ai souvent des amis étrangers qui me
disent : “C’est fabuleux, vous, les Allemands,
vous avez eu le courage d’accueillir un mil­
lion de réfugiés.” Mais je réponds, souvent,
que pour beaucoup de gens ça reste un truc
insupportable. Ce qui s’est passé à Hanau,
hélas, me donne raison », observait Maria,
une enseignante berlinoise d’une quaran­
taine d’années.

NOUVELLE LOI ADOPTÉE
Ces derniers mois, depuis l’assassinat du
préfet Walter Lübcke et l’attentat de la syna­
gogue de Halle, le gouvernement fédéral a
annoncé plusieurs mesures pour lutter
contre le terrorisme d’extrême droite,
comme la création de 600 postes au sein de
l’Office fédéral de police criminelle et de
l’Office fédéral de protection de la Constitu­
tion, le service chargé du renseignement in­
térieur en Allemagne.
Une nouvelle loi a été également adoptée,
mercredi, pour lutter plus efficacement
contre la haine et la violence sur Internet.
Pour nombre d’observateurs, cependant,
ces mesures ne sont pas à la hauteur de l’en­
jeu. C’est l’avis d’Ozan Zakariya Keskinkilic.
« Les autorités ont trop longtemps sous­es­
timé la gravité du problème », explique le
chercheur, qui lance cette proposition :
« Un signal fort serait que le gouvernement
nomme une commission d’experts chargée
de faire un rapport sur le racisme antimusul­
man, sur le modèle de celle qui a été créée
en 2009 sur l’antisémitisme. On pourrait
aussi imaginer la nomination d’un délégué
interministériel chargé du racisme,
comme il en existe déjà un, depuis 2019, sur
l’antisémitisme. »
thomas wieder

Hommage
aux victimes
de l’attentat de
Hanau, au pied
de la porte
de Brandebourg
à Berlin,
le 20 février.
MARKUS SCHREIBER/AP

A Hanau, après le carnage, la colère


le dispute à l’horreur et à l’incompréhension


La visite du président allemand, Frank­Walter Steinmeier, n’a pas apaisé tous les esprits
au lendemain de l’attentat d’extrême droite commis dans cette ville proche de Francfort

REPORTAGE
hanau (allemagne) ­
envoyé spécial

L


a fin de semaine s’annon­
çait festive à Hanau. Cette
ville de Hesse, baignée par
le Main, à une vingtaine de kilo­
mètres en amont de Francfort, se
préparait pour les réjouissances
du carnaval. La tradition est vi­
vace dans cette partie de l’Allema­
gne. Le grand marché annuel de­
vait ouvrir dès jeudi 20 février, sur
le parvis de la mairie, en prélude à
cinq jours d’allégresse. Un joyeux
défilé, bariolé et tonitruant, de­
vait parcourir les rues du centre­
ville samedi. Mais après l’effroya­
ble attentat qui a ensanglanté, la
veille, la cité de 95 000 habitants,
les bacchanales ont été annulées.
L’insouciance a laissé la place au
deuil. Tout près de la mairie, des
voitures et des cordons de police
barrent l’accès à la rue Heumarkt.
A l’angle, les bouquets de fleurs
déposés par des passants émus
s’amoncellent sur le trottoir.
Venue d’un quartier résidentiel
à la périphérie de la ville, la fa­
mille Hübner se fraie un chemin
entre les badauds jusqu’à cet autel
improvisé. La mère et la fille – une
lycéenne de 18 ans – ont toutes
deux un bouquet à la main et les
traits bouleversés. « Nous tenions
à montrer que nous sommes
contre le racisme, explique le père.
C’est incompréhensible, ce qui s’est
passé. A Hanau, on a l’habitude de
vivre avec des étrangers. On a
même eu des soldats américains
pendant des années, vous savez. »
C’est à quelques pas de là qu’a dé­
buté la cavale meurtrière de
Tobias Rathjen, mercredi vers
22 heures. En plus des cordons, les
policiers ont installé des bâches
devant le Midnight, le bar à

chichas où l’assaillant a tué deux
jeunes clients, et devant le café La
Votre, juste à côté, dont il a abattu
le propriétaire à bout portant.
Dans la vitrine, une enseigne
lumineuse « open » clignote en­
core : personne n’a pris la peine de
l’éteindre depuis la veille. Au total,
neuf personnes ont été tuées.
Soudain, un vacarme de sirènes
et de gyrophares fait tourner les
têtes. Le président de la Répu­
blique fédérale, Frank­Walter
Steinmeier (SPD), émerge d’une
limousine noire. Accompagné de
son épouse, Elke Büdenbender, et
de Volker Bouffier, le dirigeant
(CDU) du Land de Hesse, le prési­
dent dépose une gerbe de fleurs et
se recueille quelques minutes
devant le lieu de l’attaque.
A quelques mètres des trois per­
sonnalités, l’émotion monte. Un
quadragénaire, son bonnet blanc
enfoncé jusqu’aux sourcils, laisse
exploser sa colère. « Steinmeier!
Tu viens encore déposer des fleurs!
Comme à chaque fois, comme
après la NSU! Et ensuite, il se passe
quoi? » Des badauds tentent de le
raisonner. Mais dans beaucoup de
têtes, le rapprochement est vite
fait entre la tuerie de Hanau et la
série d’assassinats perpétrés par
la NSU, un trio de néonazis qui a
sévi dans toute l’Allemagne dans
les années 2000, faisant dix victi­
mes en tout. Et dans les deux cas,
les meurtriers ont surtout visé
des personnes d’origine turque.
Après un instant de recueille­
ment, M. Steinmeier et son es­
corte se dirigent vers la Markt­
platz, l’esplanade de la mairie, où
une estrade a été installée au lieu
des stands de fête foraine, à côté de
la statue des frères Grimm. Envi­
ron 5 000 personnes, selon la po­
lice, se pressent sur la place pour
écouter le discours du maire de

Hanau, Claus Kaminsky, de
M. Bouffier et de M. Steinmeier.
« Cette attaque nous rappelle
l’assassinat du préfet Walter
Lübcke et l’attentat de Halle. C’est
un acte terroriste », souligne le
président pour replacer cette der­
nière tragédie dans le contexte de
la série d’attentats d’extrême
droite qui ont ensanglanté l’Alle­
magne ces neuf derniers mois.
« Nous resterons unis en tant que
société. Nous ne nous laisserons
pas intimider, proclame M. Stein­
meier avec détermination. Nous
devons aussi faire attention aux
mots que nous employons, en poli­
tique, dans les médias, partout
dans la société. »

« On se sent rejeté »
Mais l’allocution du président
n’est même pas terminée que
déjà, les divisions se font jour
dans l’assistance. « Dehors les
nazis !, hurlent des militants anti­
fascistes. Bouffier, où sont les dos­
siers secret­défense de la NSU? »
Ces quolibets en exaspèrent
plus d’un dans l’auditoire. « Mais
vos gueules quoi! C’est un moment
de deuil, pas une manif. Ayez du
respect pour les familles des victi­
mes », s’insurge Hatice Yagis.
Cette infirmière de 39 ans de
Neuburg, un village proche de
Hanau, n’a pas hésité à venir ren­
dre hommage aux disparus : elle
connaît plusieurs de leurs pro­
ches. « Mon amie esthéticienne a
publié un statut sur WhatsApp. Elle
est sous le choc. Elle ferme son
salon pendant deux semaines. »
A plusieurs reprises, pendant les
discours, la jeune femme sèche ses
larmes. « Je suis d’une famille issue
de la minorité kurde alévie. Les dis­
criminations, en Turquie, on con­
naît, confie­t­elle. Ils ont même tué
ma sœur. » Mais une fois les

allocutions terminées, l’infirmière
retrouve le sourire. « C’était bien, il
y avait beaucoup de monde, et sur­
tout, beaucoup d’Allemands. »
Comme à Hanau, des veillées ont
eu lieu dans une cinquantaine de
villes d’Allemagne. C’est tout le
pays qui est sous le choc.
Mais dans cette ville moyenne,
l’horreur est affreusement con­
crète. C’est le cas pour Seda, 30 ans,
qui dit avoir grandi dans la rue où
habitait le tueur, à Kesselstadt, le
faubourg où Tobias Rathjen. a
poursuivi son carnage. Le bar
Arena, où il a tué cinq personnes,
est désert et dans la pénombre.
« Un ami de mon frère est mort. Il
devait se marier la semaine pro­
chaine », confie la jeune femme,
désormais installée à Offenbach,
dans la banlieue de Francfort. Seda
est déçue par le discours du prési­
dent Steinmeier : « Il a parlé dix
minutes, et puis c’était fini. On
aurait dû évoquer davantage les
victimes, leur rendre hommage
personnellement. » Elle se joint à
un cortège antifasciste de plu­
sieurs centaines de personnes.
Le parvis de la mairie se vide peu
à peu. Mubariz Javaid, un ingé­
nieur de 30 ans, est venu de Franc­
fort avec son ami, Faheem Ahmed,
23 ans. « Quand on entend les poli­
ticiens dire et répéter que l’islam ne
fait pas partie de l’Allemagne, alors,
en tant que musulman, on se sent
rejeté par ce pays dans lequel on a
grandi », soupire le plus jeune.
« Nous sommes allés à Berlin
après l’attentat du marché de Noël,
souligne l’ingénieur à propos de
l’attaque djihadiste au camion­
bélier qui avait fait douze morts
en décembre 2016 : « Pour que
notre société reste unie, il faut
rejeter la haine et rester toujours
solidaire. »
jean­michel hauteville

Et si nous étions en train de passer à côté


de la «vraie vie»?


«Une invitation à entrer en dissidence


avec les arrangements du quotidien,


les injonctions sociales


ou les diktats de la modernité.»


AnastasiaVécrin,Libération
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